Kintsugi et Gintsugi : un autre rapport à l'objet | DemysTEAfication

11 juillet 2012

Kintsugi et Gintsugi : un autre rapport à l'objet

Gintsugi réparation à la laque d'argent
Gintsugi : la brisure devient art ...
Kintsugi, Gintsugi et Urushi-Tsugi sont trois termes qui, à eux seuls, peuvent résumer tout un pan du rapport à l'objet en Asie, très éloigné de notre conception occidentale.

En effet, dès qu'une céramique se brise sous nos cieux, son destin est de rejoindre le dépotoir le plus proche et les grandes pièces de collection voient leur prix chuter de façon drastique, quand elles ne perdent pas tout simplement toute valeur aux yeux des collectionneurs.

Il en est différemment dans la tradition céramique asiatique, où l'objet brisé peut trouver un nouveau souffle et continuer sa vie ... et sur le marché de l'art, de tels bols réparés obtiennent même finalement de meilleurs résultats en vente que des pièces intactes.

Yamane Seigan Gintsugi
Gintsugi sur un Ido Chawan de Yamane Seigan
Historiquement, il est dit que le Shogun Ashikaga Yoshimasa ( 1435 - 1490 ) ayant cassé son bol à thé favori, émis le souhait de voir ce dernier réparé. Le bol fut alors renvoyé d'où il provenait, c'est-à-dire de Chine, dans les mains d'artisans réputés habiles et pouvant satisfaire la demande du souverain. Après un long moment, le bol revint au Japon, mais le Shogun ne fut pas satisfait de la réparation : en effet, les morceaux étaient tenus entre eux par des agrafes métalliques plus que disgracieuses et qui ne rendaient pas réellement l'objet utilisable puisque ne comblant pas les fissures entre chaque morceau. Ashikaga Yoshimasa aurait alors demandé aux artisans japonais de trouver une technique susceptible de pallier aux problèmes posés par la réparation avec des agrafes : la réparation à la laque d'or ou Kintsugi était née de cette recherche ...

réparation de bol à thé : kintsugi
Kintsugi sur bol en Raku
Légende ou non, le Kintsugi était dès lors le moyen, non seulement de restaurer l'intégrité physique d'un objet, mais encore celui de lui rendre son étanchéité et donc toute ses capacités en ce qui concerne les céramiques destinées à contenir des liquides. L'objet retrouve ainsi son usage premier et peut continuer à vivre.

Kintsugi
Le Kintsugi suivant les "lignes de faille", il introduit une asymétrie dans la pièce qui correspond bien au goût du Wabi-Sabi
Mais l'art de la réparation à la laque d'or ne se limite pas au seul Kintsugi. En effet, le Kintsugi connait deux "dérivés", à savoir le Gintsugi, ou réparation à la laque d'argent, ainsi que l'Urushi-Tsugi, la réparation à la laque naturelle Urushi.

céladon corée
Kintsugi sur un céladon coréen du Musée Guimet
Ces techniques ne bornent cependant pas les usages artistiques qui peuvent être réalisés dans le cadre d'une réparation à la laque, et seuls l'habileté du laqueur - restaurateur et son imagination sont un frein à ce qu'il est possible de réaliser, comme on peut le voir dans certaines vitrines du Musée Guimet, ou le laqueur s'est appliqué à remplacer un morceau manquant par une pièce de laque recouverte de dessins de feuilles variées.

musée guimet
Kintsugi et Urushi-Tsugi mélangés sur le col d'une pièce coréenne du Musée Guimet
Dans le Kintsugi, la réparation, si elle suit les lignes de brisure de l'objet, peut ainsi également devenir création artistique à part entière, donnant une nouvelle dimension à l'objet blessé.
Chatsubo
Kintsugi sur un Tsubo du Musée Guimet
De façon plus pragmatique, on rencontre surtout les réparations à la laque sur des pièces en Raku du fait de leur mode de cuisson à "basse" température qui peut provoquer des manques d'adhérence entre la pièce et sa couverte, du moins par endroit. A l'usage, le Chawan perd ainsi des petits bouts de couverte voire même des bouts moins petits, que l'on comble avec le recourt au Kintsugi.

reparation à la laque sur piece ceramique ancienne
Réparations multiples sur le col d'un Mizuzashi en Raku au Musée Guimet
Le Kintsugi connut un tel engouement, notamment au XVIème siècle, qu'il est même dit que certains collectionneurs brisaient volontairement certaines de leurs pièces pour pouvoir les faire réparer. Plus prosaïquement, la multitude des Kintsugi que l'on trouve sur les pièces anciennes vient soit des aléas résultant de leur usage, soit de défauts de cuisson dans les pièces. Mais quoi qu'il en soit, le collectionneur de céramique pourra toujours compter sur le concours de la minutie des services postaux pour réduire en miette n'importe quelle pièce.

18 commentaires:

Sebastien M a dit…

superbe... et instructif. Merci !
et ce bol noir... magnifique !

Henry Nicolas a dit…

oui, mais fragile !

Sebastien M a dit…

tss tss, c'est toi qui es maladroit, la preuve, avec tout ce que tu as cassé ^^
à moins que ce ne soit fait exprès, juste pour la beauté de la réparation ;)

Henry Nicolas a dit…

Non, c'est pas moi, c'est rien que les vilains de la poste qui ont joué au cricket avec !

Francine a dit…

J'ai découvert ton blog grâce à Sébastien et je suis éblouie pae ce que j'y ai découvert. Comme quoi le malheur peut conduire au bonheur: mon mari a cassé un de mes chawan, il n'a pas de prix pour moi même si commercialement... Par contre, j'ai découvert grâce à toi et ton blog, et de quelle belle manière, comment y remédier. MERCI, j'y ferai allusion peochainement dans le mien, bien moins érudit, beaucoup plus modeste mais rédigé avec passion...

Henry Nicolas a dit…

Bonjour Francine, oui, la valeur affective surpasse bien d'autres valeurs ! Par ailleurs je connais bien ton blog, et j'y fais un tour régulièrement depuis quelques années déjà !

David a dit…

Hello. Je viens de m'acheter une théière cassée que je souhaiterais faire réparer. As-tu trouvé des artistes français qui faisaient du bon boulot, ou je l'envoie au Japon ?

Bonne journée !

Tsubo Nicolas a dit…

Non, pas la peine de l'envoyer au Japon, il y a en France des artisans susceptibles de faire un superbe travail :

http://pages.artisans-patrimoine.fr/230/catherine-nicolas-laqueur/

David a dit…

Merci beaucoup !

Tsubo Nicolas a dit…

De rien, j'ai déjà eu recourt à ses services, et son travail est d'ailleurs visible sur ce post ( les 4 premières photographies ). Elle est, en outre, titulaire du titre de "meilleur ouvrier de France" dans son domaine ...

David a dit…

J'ai vu la vidéo. Ça me parait très bien ! :-) Je lui ai envoyé un message. Je te tiendrai au courant !

Encore merci.

Tsubo Nicolas a dit…

De rien encore une fois !

Pas d'inquiétude à avoir, le travail est plus que soigné, ensuite, pour les délais, cela varie suivant la taille de la réparation et éventuellement, selon l'effet voulu, car il n'y a pas que l'or, si tu le souhaites, tu peux avoir dans certains cas une réparation qui sera presque totalement invisible à l’œil nu ... c'est au choix ...

David a dit…

Je pense opter pour l'or (mat). Ce n'est pas que j'aime le "bling-bling", mais j'ai déjà observé certaines réparations couleur terre vieillissant mal à cause du culottage et donc du changement de teinte de la glaise. De plus, comme l'illustre brillamment ton post, pourquoi cacher de telles réparations quand le résultat est si incroyable ? (non non je n'ai pas cassé volontairement le couvercle de ma théière ^^)

Tsubo Nicolas a dit…

C'est vrai, autant en profiter et souligner ce qui fait partie de la vie de la pièce !

Bushido a dit…

Bonjour,
Atelier La voie Laquée est spécialisé dans le travail de Kintsugi & Urushi

http://urushi.fr

n'hésitez pas à nous contacter pour toute question.
Bien cordialement
Franck kaiho

Tsubo Nicolas a dit…

Il y en a aussi d'autres extrêmement notables, comme Natsuyo Watanabe, un japonais résidant à Berlin ( http://tsugi.de/ ) qui fait du beau travail et va même jusqu'à appliquer sa technique au verre ...

La meilleure en France reste pour moi :

http://pages.artisans-patrimoine.fr/230/catherine-nicolas-laqueur/

Les 4 premières photographies de cet article illustrent d'ailleurs son œuvre et elle est titulaire du titre de meilleur ouvrier de France ...

La baleine par petits bouts a dit…

Merci pour ce bel article.
Je cherchais justement des informations sur le kintsugi pour illustrer un article que je prépare pour mon blog (labaleineparpetitsbouts.com). Et j'ai ainsi découvert le tien sur le thé japonais, alors que coïncidence, je viens de m'inscrire à un atelier de dégustation de thé japonais.
J'apprécie beaucoup de tes articles, je vais m'abonner à ton site et le mettre en source d'inspiration sur mon blog si tu veux bien ?

Kuniko

Tsubo N. a dit…

Pas de souci, mais attention, les images ne sont pas libres de droits !