La guerre des maîtres du thé ? | DemysTEAfication

25 décembre 2011

La guerre des maîtres du thé ?

A une période de ma vie j'ai travaillé en "dilettante" dans le domaine du vin même si je m'y suis beaucoup intéressé, notamment en ce qui concerne la différenciation des terroirs et les résultats concrets de cette différenciation sur les cépages cultivés et sur les résultats obtenus. Je dois dire que les parallèles que l'on pourrait faire avec le monde du thé sont assez étonnants. D'ailleurs, voilà éventuellement une des cause du développement d'une culture spécifique du thé en France, même si celle-ci est encore naissante, qui poursuit une recherche de saveurs complexes.

Par ailleurs, mes diverses pérégrinations me permettent parfois de tomber, littéralement parlant, sur de nouveaux salons-comptoirs de vente de thé et d'accessoires. Le résultat est parfois un peu décevant pour certains domaines, tout le monde ne pouvant pas être bon partout et les goûts variants d'une personne à l'autre, mais aussi en fonction d'un marché local ( au sens de réponse à une demande d'un type de  clientèle ) à l'autre. Je ne porte donc pas de jugement sur telle ou telle démarche et sur tel ou tel choix, chacun vivant sa vie comme il le souhaite et gérant son commerce comme de la même façon.

sakura

Nous pouvons constater que nous assistons aujourd'hui à l'arrivée de maîtres de thé dans nos contrées ou a une visibilité accrue de ceux-ci, ce dont on ne peut que se réjouir. Pour moi, le maître de thé est comparable au bon sommelier, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une personne qui à fait des études assez poussées dans le domaine de la dégustation et des gestes techniques.  Son savoir est dans son Goût et sa mémoire gustative, et il y a donc forcément de meilleurs maîtres que d'autres. Chaque maître proposera ses propres choix et ses propres sélections, qui seront forcément différentes selon son goût, mais aussi selon ses filières d'approvisionnement et ses contacts. Après, ce sera à chacun, selon ses moyens financiers et selon son goût, à son tour, de faire une sélection dans ce qui lui est proposé.

Certes, trouver les fournisseurs appropriés est une activité consommatrice de temps et de moyens, mais cela reste un effort payant. Il faudra lire des avis, des articles divers et variés, regarder des blogs, chercher par ses propres moyens et goûter, surtout goûter, pour monter une "cave" à thé qui sera propre à chacun. Parfois, cette sélection sera remise en cause, la qualité pouvant parfois laisser à désirer car, après tout, la production de thé est soumise aux mêmes aléas que les autres productions agricoles, et si la terre reste à priori la même, il n'en est pas de même de l'action des éléments ou de la faune locale. Ensuite, le fait de laisser telle ou telle étagère vide ou non de telle ou telle variété dépends de la politique commerciale choisie par chaque comptoir - maison de thé, qui sont celles que l'on retrouve pour d'autres commerces : laisser vide l'étagère pour ne pas vendre un produit déprécié - et prendre le risque que le client aille voir ailleurs pour s'approvisionner et découvre d'autres "maisons" - ou vendre une qualité inférieure pour combler la demande - et prendre le risque de voir certains partir car se sentant pris pour des imbéciles.

maison japonaise

Cependant, il y a une coutume qui me semble toujours surprenante chez de nombreux maîtres de thé, quelle que soit leur situation géographique dans l'hexagone, celle de déprécier la gamme vendue par d'autres maîtres de thé ou d'autres maisons. A croire que le thé n'apaise pas les tensions mais les ravive. Cela frôle parfois le ridicule, un maître m'ayant une fois dit que tel autre vendait du mauvais Pu-erh en me montrant ses galettes, identiques par le millésime et le "fabricant" à celles vendues par le maître concurrent objet de critiques et chez lequel je m'étais rendu deux mois plus tôt pour entendre à peu près le même langage, mais dans "l'autre sens"... De la même façon, la guerre entre "comptoirs" fait rage, et je me suis déjà fait toiser de haut par divers vendeurs pour avoir osé franchir le seuil de leurs échoppes avec un sac siglé de l'enseigne concurrente ( mais si, vous le connaissez sûrement, c'est le fameux regard qui dit "mon Dieu, qu'est ce qu'il vient faire chez moi celui-là, encore un qui achète du jus de chaussettes ailleurs, il a dû se tromper de porte" ). Cette "guerre des maîtres" est-elle donc une coutume dans nos contrées ou un folklore plus universel du monde du thé ?

fortification japonaise

Je m'interroge dans ce sens, car à partir ma propre expérience ( forcément limitée ) du thé à l'étranger et en lisant les blogs d'autres personnes situées à l'étranger et ayant fait l'expérience comparative de la vente en France et dans leur propre pays, je suis étonné de voir qu'il semble s'agir d'un trait typiquement "hexagonal". Certes, chinois et taïwanais, par exemple, se tirent dans les pattes ailleurs que dans le domaine du thé, mais le résultat ne sert pas, de mon point de vue le monde du thé dans son ensemble et je suis de plus en plus refroidit par les discours qui ne cherchent qu'à dévaloriser ce qui se vend ailleurs.

Il faudrait que les mœurs s'apaisent, car, n'oublions pas, pour relativiser, que pour la plupart des gens, tous ne sont que des "vendeurs de tisanes", pour reprendre un commentaire entendu sur un salon devant un stand de vendeur de thé et de théières.

fortification japonaise

6 commentaires:

David a dit…

Tout d'abord, félicitations pour ce blog très prometteur et passionnant. Je réagis sur cet article mais ai vraiment pris plaisir à lire le reste.

Le sujet de cet article est quelque chose qui me fait souvent bondir. Tout d'abord, je ne suis pas sûr qu'il y ait des "maître de thé" en France, tout du moins dans le sens officiel que peut revêtir ce terme en Chine ou en Malaisie par exemple. Des personnes qui s'auto-proclament ainsi, certes, ça soigne l'ego et le commerce, mais pour le reste, je ne pense pas... ;-) Dans tous les cas, ce ne sont pas des personnes entraînées professionnellement comme peuvent l'être la plupart des sommeliers.

Je suis personnellement assez atterré par la pratique que tu mentionnes de critiquer la concurrence. Comme tu le soulignes, c'est une pratique très hexagonale.

Un bon vendeur aura à coeur le fait de partager sa passion (et ses connaissances), et ce que ce soit au travers de sa sélection ou de celle d'un autre. De toute façon, le monde du thé est tellement grand, les nuances tellement importantes qu'un seul vendeur ne peut tout avoir dans sa sélection. Discréditer le reste ne peut être qu'une technique commerciale égoïste car ce serait priver la client de beaucoup de découvertes.

En tout cas, mes revendeurs me motivent à aller voir ailleurs, à partir du moment où ils savent que je vais tomber sur de la qualité évidemment. Je leur parle ouvertement des thés que j'ai adoré dans une sélection concurrente sans que ça semble les blesser. Il m'est même arrivé plus d'une fois d'offrir à un vendeur un thé venant d'une autre enseigne et qu'on le déguste avec plaisir sans qu'il y ait une once de jalousie dans leur propos.

Un vendeur honnête saura reconnaître la qualité chez un vendeur concurrent et en général sera heureux de découvrir un nouveau thé (de qualité).

Nicolas a dit…

Bonjour David, bonjour Tsubo,

Très bon commentaire sur cet article qui révèle des comportements bien hexagonaux.

"Un bon vendeur aura à coeur le fait de partager sa passion (et ses connaissances)"
-> Entièrement d'accord. C'est ce qui manque d'ailleurs - le partage.

Tiens, juste pour rire je vais m'autoproclamer "Meilleur Blogueur de l'Année 2012". Ça tombe bien, j'ai stoppé toute publication en 2011 :)

Bonne journée
Nicolas

Tsubo a dit…

Bonjour à tous,

Je vous remercie d'abord pour vos commentaires, je suis content de voir que je ne suis pas la seule personne qui trouve de telles pratiques qui semblent absurdes( je ne suis pas fou, cela me rassure ... ou alors nous sommes plusieurs, çà c'est moins rassurant ).

Me rendre dans un comptoir de thé, grand ou petit, est presque toujours un vrai plaisir pour moi et l'occasion de potentielles découvertes quelles qu'elles soient. Il m'est ainsi arrivé de passer d'excellents moments, à parler de choses et d'autres autour du thé et des instruments de son culte, tout un coup gâchés par de petites phrases assassines sur tel ou tel concurrent ... après la quasi félicité, le chagrin qui me fait bien souvent écourter ma visite.

Pour ce qui est des titres de "maître de thé", je suis également plus que sceptique, le dénigrement systématique ne faisant pas très "sage" et donc pas très "maître" à mes yeux.

De la même façon, les titres papiers de "maître de thé" que l'on peut parfois voir à droite et à gauche me font penser à ces certificats qui accompagnent certaines Yixing "antiques" ou certains meubles vendus comme antiquités chinoises : un peu de photoshop pour la base, un titre doré ou bien rouge ( çà se voit mieux et çà fait tout de suite plus sérieux ), un organisme de certification avec un titre pompeux connu du vendeur seul, quelques sinogrammes, un gros cachet en chinois et à l'encre rouge ...

Quoi qu'il en soit, je n'arrive pas à comprendre que les vendeurs ayant de telles pratiques de dénigrement ne comprennent pas qu'ils se font du tort avant tout à eux-mêmes, quelque soit le type de client :

1 : je n'y connait rien en thé, j'en ai déjà bu un ou deux ailleurs qui m'ont plu, je décide d'aller, parce que je me dis que cela sera peut être encore meilleur, dans une petite boutique où l'on me dit "qu'ailleurs, c'est mauvais" ( je reste poli, parfois cela l'est moins ) ... en goûtant ce qu'on fait dans la-dite boutique, je trouve que c'est moins bon - pareil - meilleur ... et je me dis, parce que je débute : "ils chipotent pour pas grand chose ... mais si l'autre vend de la mauvaise qualité, alors peut être que cette petite boutique fait pareil" ... et voilà comment tout le monde est plus ou moins discrédité et que l'arroseur est arrosé, dans un pays où il y a peu de culture du thé, ne nous le cachons pas ...

2 : je m'y connait un peu plus, et je sais discerner, même dans leurs grandes lignes, les qualités d'un thé ... j'ai aimé d'autres thés ailleurs, je sais qu'ils sont bon, je vais voir dans la petite boutique en me disant que je vais faire de nouvelles découvertes et parfaire mes connaissances, on me sert le même discours que ci-dessus, je goûte et trouve cela moins bon - pareil - meilleur pour différentes sortes de thés ... et je me dis : "ils exagèrent, celui-ci est mauvais, celui-là meilleur et ce dernier honorable mais sans plus, comme dans d'autres endroits" ... et hop, un client qui ne reviendra peut être plus ...

En conclusion : dans tous les cas, le vendeur discrédite soit sa seule personne, soit toute la profession ( les personnes qui boivent pas ou peu de thé et leurs connaissances vont se dire que ce sont là des querelles de petits boutiquiers et que décidemment le supermarché c'est bien mieux ). Plus fort encore, il ne se rend même pas compte qu'il insulte indirectement son client qui a osé trouver agréable une cochonnerie et qui ne peut donc avoir qu'un goût du même acabit !

Tsubo a dit…

oups, j'ai dépassé les 4096 caractères ... je fini donc ici :

Je ne peux enfin que souscrire à cela, qui résume tout :
"Un bon vendeur aura à coeur le fait de partager sa passion (et ses connaissances), et ce que ce soit au travers de sa sélection ou de celle d'un autre. De toute façon, le monde du thé est tellement grand, les nuances tellement importantes qu'un seul vendeur ne peut tout avoir dans sa sélection." et faire le même constat que Nicolas sur le manque de partage.

Mais ce n'est pas tout çà, je vais mettre en route mon imprimante pour me faire un diplome de maître de thé, cela crédibilisera mon petit blog ... quelqu'un en veut un aussi au passage ? C'est de bon coeur, là où l'on peut imprimer pour un, on peut imprimer pour dix :)

charlotte billabongk a dit…

Il y a là un vaste débat... Les personnes auto-proclamées "Maître de thé", on devrait toujours s'en méfier, car on a surtout affaire aux manifestations de leur ego. En France, le problème existe aussi dans les milieux spirituels, ou qui concerne les Voies (Dao, Do). Tout cela est fort dommage. Il faut donc chercher les personnes authentiques, qui ne font pas de vagues, certes, mais qui consacrent leur vie au thé et non aux apparences.

Autre dérive: les comptoirs de thé dévalorisants leurs concurrents. On est loin de l'esprit du thé! Néanmoins, c'est humain (on peut comprendre) mais pas très malin et révélant un certain état d'esprit. Il ne faut pas non plus oublier que pour certains, le thé n'est qu'un business comme un autre, même s'il l'enrobe d'une soi-disant passion (marketing bien étudié). Il ne faut donc pas s'étonner qu'ils se laissent aller à la chamaillerie...

Un exemple: la Chine. Le monde du thé chinois ne se prend pas au sérieux, bien qu'il soit extrêmement pointu, varié, et d'un grand professionnalisme. Les gens du thé sont simples et généreux, même lorsque leur niveau de connaissance est très élevé. Les producteurs défendent toujours leur thé et leur terroir (quelque peu chauvins), mais toujours de manière "bon enfant". De manière générale, on est pas dans le registre du dénigrement, mais dans le respect.

Il faut espérer qu'en France, l'esprit du thé finissent par gagner le coeur de ceux qui en font le commerce. Car le thé a toujours véhiculé la paix dans son sillage, en toute discrétion. Il faut donc laisser du temps au temps!

Henry Nicolas a dit…

Oui, le problème est sans fin ... d'un autre côté, le marché du thé est encore ( relativement ) tout récent en France et n'a pas la taille qu'il peut avoir dans d'autres pays où le volume de vente de thé dépasse de loin le volume de vente français ... il doit en résulter un marché assez tendu ( même s'il est en constante progression ) qui doit renforcer le penchant à l'esprit chagrin et au dénigrement de la concurrence ...